ABIDJAN – Six jours par semaine, dans les zones marécageuses de la périphérie d’Abidjan, des hommes s’échinent à extraire une ressource précieuse : le sable coquillier. Utilisé aussi bien pour l’alimentation des volailles que pour la fabrication de dentifrice, ce matériau est le gagne-pain de nombreux travailleurs. Pourtant, sous cette surface exploitée intensivement, gisent des trésors archéologiques inestimables qui resurgissent parfois des eaux, témoins silencieux d’une histoire millénaire aujourd’hui en péril faute de moyens et de protection.
Une stratigraphie brisée par l’exploitation industrielle
Le drame de l’archéologie ivoirienne réside dans la perte irréversible du contexte des découvertes. Les dernières fouilles académiques menées dans la région avaient révélé des vestiges datant de 1 500 avant J.-C., mais les recherches ont été brutalement interrompues suite à l’épuisement des financements. Pour les experts, un objet archéologique ne prend son sens que par rapport à son environnement d’origine et sa position dans la stratigraphie, cette superposition chronologique des époques à travers les couches de terre. L’extraction excessive de sable détruit cet ordre précieux, rendant impossible la lecture scientifique de l’histoire et transformant des pièces archéologiques majeures en simples objets isolés, dénués de leur récit historique.
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Les secrets d’un sol protecteur face à l’urbanisation galopante
Le secteur de Songon, aux abords d’Abidjan, est l’un des points névralgiques de cette tension entre développement moderne et préservation du passé. En 2023, la découverte d’un squelette humain complet datant de 3 000 ans avait pourtant souligné l’importance exceptionnelle de ce site. Contrairement à de nombreuses régions où l’acidité du sol détruit les restes organiques, l’environnement riche en coquillages de ces marécages permet une conservation optimale des ossements et des artéfacts. Ces terres auraient pu nous aider à comprendre les flux migratoires complexes qui ont façonné la région, mais l’urbanisation rapide et incontrôlée détruit les sites avant même que les archéologues ne puissent les étudier, effaçant des pans entiers de la mémoire africaine.
La nécessité de bâtir des musées pour se réapproprier l’origine
Face à cette urgence, le département d’archéologie de l’université a pris l’initiative d’exposer certains artéfacts directement sur le campus afin de sensibiliser les étudiants et le grand public. L’enjeu dépasse le simple cadre académique pour toucher à l’identité même de la nation. Pour les spécialistes, il est impératif de démontrer l’importance de ces éléments car ignorer ses origines, c’est s’interdire de comprendre sa propre valeur. La construction de musées dédiés est désormais perçue comme un acte de souveraineté culturelle. L’archéologie n’est plus considérée comme une discipline réservée à l’Occident, mais comme un outil vital pour les Ivoiriens afin de prouver que leur histoire compte et mérite d’être documentée.
Un premier pas vers la sauvegarde du patrimoine national
L’année dernière, la Côte d’Ivoire a marqué un tournant historique en ouvrant son tout premier musée entièrement dédié à l’archéologie. Bien que modeste, cette institution représente une étape significative vers la protection d’un héritage longtemps négligé. Ce premier jalon doit maintenant être soutenu par des politiques de financement durables et une réglementation plus stricte de l’exploitation des carrières de sable. En 2026, l’enjeu est clair : il s’agit de choisir entre une croissance économique immédiate et la préservation des racines profondes de la civilisation ivoirienne, pour que les générations futures ne soient pas les héritières d’une terre dont elles ne connaissent plus l’histoire.



