À première vue, rien ne prédisposait la localité d’Ejigbo, située en plein territoire Yoruba et à des centaines de kilomètres de la frontière béninoise, à devenir un carrefour de la langue de Molière. Pourtant, dans cette ville nigériane où l’anglais est la norme officielle, les oreilles attentives perçoivent un mélange unique de sonorités. Entre deux expressions yoruba, le français s’invite naturellement dans les conversations, créant une identité hybride qui défie la géographie politique de l’Afrique de l’Ouest.
Le Pont Migratoire entre Ejigbo et Abidjan
L’explication de ce phénomène linguistique ne se trouve pas dans les manuels scolaires, mais dans l’histoire des mouvements de population. Depuis le début du XXe siècle, les habitants d’Ejigbo ont tissé des liens indéfectibles avec les pays francophones voisins, notamment le Bénin et le Togo. Cependant, c’est vers la Côte d’Ivoire que le flux migratoire a été le plus massif. Cette connexion est si vivante que des bus parcourent trois fois par semaine les 1 200 kilomètres séparant Ejigbo d’Abidjan, transportant des familles possédant souvent la double nationalité et partageant leur existence entre ces deux pôles.
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Une Immersion Culturelle et Économique Totale
Cette influence ivoirienne dépasse largement le cadre du langage pour s’ancrer dans le quotidien économique et culinaire de la ville. Il n’est pas rare de voir des commerçants accepter les règlements en francs CFA, la monnaie commune de la zone francophone, pour des transactions locales. Sur le plan gastronomique, l’attiéké, cette semoule de manioc fermentée emblématique de la Côte d’Ivoire, est devenu un plat courant dans les restaurants d’Ejigbo. Cette intégration témoigne d’une porosité des frontières culturelles qui précède et surpasse les accords diplomatiques formels.
La Diversité du « Français d’Ejigbo »
Comme le souligne le professeur Akanbi Mudasiru Ilupeju, originaire de la ville et doyen à l’Université de Lagos, le français parlé à Ejigbo n’est pas monolithique. On y croise plusieurs strates linguistiques reflétant le parcours de chaque locuteur. Le français standard reste l’apanage des élites et des étudiants ayant suivi un cursus académique. À l’opposé, le « français de rue » est un savant dosage d’argot abidjanais et de langues locales comme le baoulé. Pour ceux n’ayant pas fréquenté l’école mais ayant vécu de longues années en zone francophone, le parler est plus relâché, marqué par des structures syntaxiques simplifiées, mais toujours parfaitement efficace pour la communication sociale et commerciale.
Le Paradoxe Nigérian de la Francophonie
L’exemple d’Ejigbo reste une exception notable dans un pays qui, bien qu’encerclé par des nations francophones comme le Cameroun, le Niger ou le Tchad, peine à généraliser la pratique du français. Si l’enseignement de cette langue est théoriquement obligatoire jusqu’au collège au Nigeria, la réalité du terrain est plus complexe. Le manque criant de professeurs qualifiés freine l’ambition nationale de devenir un pays bilingue. Ejigbo démontre ainsi que la pratique réelle d’une langue naît souvent davantage des nécessités économiques et des liens humains que des seules politiques éducatives institutionnelles.
