Soixante-cinq ans après l’un des crimes les plus sombres de l’histoire coloniale, la justice belge a franchi un pas sans précédent. Ce mardi 17 mars 2026, la chambre du conseil de Bruxelles a ordonné le renvoi devant un tribunal correctionnel d’Etienne Davignon, ancien diplomate et figure influente de la vie politique belge, pour son implication présumée dans l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961.
Une qualification juridique pour défier le temps : le crime de guerre
Le renvoi devant un tribunal correctionnel repose sur une qualification juridique précise : la « participation à des crimes de guerre ». Ce choix n’est pas anodin. Alors que les faits remontent à 1961, seule une telle accusation, considérée comme imprescriptible ou soumise à des délais très longs en droit international, permet aujourd’hui d’ouvrir un procès pénal.
Le parquet fédéral belge vise spécifiquement la participation d’Etienne Davignon à la détention et au transfert illicite de Patrice Lumumba vers le Katanga, une région alors en pleine sécession et notoirement hostile au Premier ministre. L’acte d’accusation mentionne également des présomptions de « traitements humiliants et dégradants » infligés à la victime, capturée, battue et finalement exécutée sous la supervision de responsables locaux et de mercenaires belges.
Etienne Davignon : l’homme au cœur du système
Au moment des faits, Etienne Davignon n’était qu’un jeune diplomate stagiaire au sein du cabinet des Affaires étrangères à Bruxelles. Cependant, l’enquête ouverte en 2011 suite à la plainte des descendants de Lumumba suggère qu’il aurait été aux premières loges des cercles de décision. Il est soupçonné d’avoir été l’un des rouages administratifs ayant facilité le transfert du prisonnier Lumumba vers une mort certaine.
Tout au long de sa carrière, Etienne Davignon est devenu l’une des personnalités les plus influentes de Belgique, occupant des postes de commissaire européen et de président de grandes entreprises. Aujourd’hui, il conteste vigoureusement les faits, sa défense invoquant le dépassement du « délai raisonnable » pour juger une affaire vieille de plus de six décennies et contestant la nature même de « crime de guerre » appliquée à ces événements.
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La mémoire de Lumumba : d’une dent à un procès
Patrice Lumumba demeure l’icône mondiale de la lutte pour l’indépendance africaine. Son assassinat le 17 janvier 1961, suivi de la disparition de son corps dissous dans l’acide, a laissé une plaie ouverte dans les relations entre la Belgique et la République démocratique du Congo (RDC).
Pendant des décennies, le silence a régné, jusqu’à ce qu’une commission d’enquête parlementaire belge reconnaisse en 2001 la « responsabilité morale » de la Belgique. Le point de bascule symbolique a eu lieu en juin 2022, lorsque la Belgique a restitué à la RDC une dent de Lumumba, seule relique ayant survécu au crime. Lors de cette cérémonie, le Premier ministre belge Alexander De Croo avait présenté des excuses officielles, reconnaissant que des responsables belges avaient « choisi de ne pas voir » et de « ne pas agir ». Ce procès marque le passage de la reconnaissance morale à la responsabilité pénale individuelle.
Les enjeux d’un procès pour l’histoire
Pour les descendants de Patrice Lumumba, représentés par Me Christophe Marchand, ce renvoi est une victoire éclatante. « On est tous soulagés, enfin la Belgique regarde son histoire en face », a déclaré Mehdi Lumumba, petit-fils du leader congolais.
L’ouverture du procès, prévue au plus tôt pour janvier 2027, sera une première mondiale. Jamais auparavant une juridiction d’une ancienne puissance coloniale n’avait jugé l’un de ses représentants pour l’assassinat d’un leader de l’indépendance. Ce procès devra répondre à une question fondamentale : jusqu’à quel point les agents de l’État belge ont-ils activement orchestré ou facilité l’élimination physique d’un dirigeant souverain ?
Une procédure sous haute tension judiciaire
Si le renvoi est acté, le chemin vers le tribunal reste semé d’embûches. La défense d’Etienne Davignon dispose de 15 jours pour faire appel de cette décision de la chambre du conseil. Les débats juridiques sur la recevabilité des preuves après 65 ans et sur la capacité physique d’un homme de 93 ans à répondre de ses actes seront au centre des prochaines audiences.
Néanmoins, la portée symbolique dépasse déjà les salles d’audience de Bruxelles. Ce dossier force les démocraties occidentales à se confronter à la face sombre de la décolonisation. En jugeant Etienne Davignon, la Belgique ne juge pas seulement un homme, mais elle examine le système diplomatique et politique de l’époque qui a conduit à l’un des assassinats les plus célèbres du XXe siècle.



