Dans les couloirs délabrés de l’ancien siège de la télévision nationale à Brazzaville, une poignée de passionnés mène une lutte acharnée contre l’oubli. Depuis 2019, sous la direction du documentariste Hassim Tall Boukambou, des bénévoles exhument des milliers de bobines de films et de cassettes pour sauver un demi-siècle d’histoire congolaise et africaine. Entre poussière et humidité équatoriale, ce « coffre au trésor » audiovisuel renaît lentement pour offrir aux nouvelles générations les clés de leur passé.
Le sanctuaire de la mémoire congolaise
À l’intérieur de l’ancien bâtiment de Télé Congo, les plafonds s’effondrent et l’obscurité règne, mais sur les étagères s’entassent des milliers de supports : films 35 mm, cassettes U-matic et Betamax. Ce chaos apparent cache en réalité toute l’âme de l’Afrique centrale. On y trouve des enregistrements de concerts mythiques, des événements sportifs historiques, mais aussi les archives plus sombres des procès politiques qui ont marqué l’ère marxiste-léniniste du pays, entre 1968 et les années 1990.
Certaines pièces remonteraient même aux années 1920, capturant des fragments de l’époque coloniale française. Pour Hassim Tall Boukambou, chaque bobine sauvée est une victoire contre le temps et l’érosion. Faute de climatisation et d’électricité régulière, ces supports fragiles subissent les assauts de la chaleur et de l’humidité, rendant leur survie presque miraculeuse.
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L’héritage d’une télévision pionnière en Afrique
L’importance de ces archives dépasse les frontières du Congo. Fondée en 1962, Télé Congo fut la toute première chaîne de télévision d’Afrique francophone à émettre au sud du Sahara. Cette précocité s’explique par l’héritage de Radio-Brazzaville, poste puissant de la France libre dès 1940, dont les infrastructures ont servi de socle à la création de la télévision nationale après l’indépendance.
Pendant des décennies, Télé Congo a été une référence régionale, diffusant ses programmes jusqu’au Gabon, au Cameroun et en Centrafrique. Cependant, les crises successives, le manque de moyens et la guerre civile de 1997 ont plongé l’institution dans le déclin. Lors du déménagement vers un nouveau siège en 2009, ces archives inestimables ont été laissées à l’abandon, oubliées dans l’humidité des anciens murs.
Une course contre la montre pour la restauration
Le travail de sauvetage repose aujourd’hui sur le dévouement de bénévoles comme Blanbert Banakissa. Peintre et électricien de métier, il consacre ses samedis depuis cinq ans à nettoyer et identifier les bobines. « Beaucoup de gens ne savent pas d’où nous venons », explique-t-il, motivé par la volonté de transmettre ce patrimoine aux jeunes Congolais. Chaque support exploitable est soigneusement épousseté, identifié et classé par thème, tandis qu’une pile de bobines trop dégradées témoigne des heures d’histoire définitivement perdues.
L’objectif ultime de cette équipe est la numérisation intégrale de ce fonds. Un partenariat est espéré avec l’Institut national de l’audiovisuel (INA) en France, qui a déjà commencé à redonner vie à une partie de ce trésor. Pour Hassim Tall Boukambou, l’enjeu est vital : dans une Afrique où la majorité de la population a moins de 35 ans, se replonger dans l’histoire est une étape nécessaire pour comprendre le présent et relever les défis de demain.



