Éducation des peuples autochtones : dans la Lékoumou, 472 élèves accompagnés par le programme Ô Yika
L’ONG Espace Opoko a présenté la semaine dernière à Brazzaville, en présence de l’ambassadrice de France Claire Bodonyi, le bilan de son programme Ô Yika, financé dans le cadre du dispositif « Kotonga » de l’ambassade de France. Prévu pour 350 élèves, le programme a finalement touché 472 enfants autochtones dans trois localités du département de la Lékoumou — Sibiti, Komono et Zanaga. Dans un département qui concentre près d’un quart de la population autochtone du Congo et où 65 % des enfants autochtones en âge scolaire ne sont pas scolarisés selon les estimations des Nations unies, ce résultat modeste en chiffres absolus prend une tout autre dimension rapporté à la réalité du terrain.
Un budget modeste, un périmètre élargi
Le programme Ô Yika a été financé à hauteur de 9,3 millions de FCFA (environ 14 200 euros), dont 8,37 millions provenant de l’ambassade de France via le dispositif « Kotonga » (qui signifie « construire » en lingala) et 930 000 FCFA d’apport propre de l’ONG Espace Opoko. Pour cette somme, le programme a couvert l’identification des élèves, la distribution de kits scolaires, l’organisation de soutien scolaire ciblé pour les classes d’examen (3e et terminale), un appui nutritionnel, trois ateliers de sensibilisation (hygiène, santé, conditions de vie), la réhabilitation de 153 tables-bancs dans les écoles partenaires, et un volet culturel intitulé « La douche du lézard » destiné à renforcer l’expression artistique et l’identité culturelle des jeunes autochtones.
Le projet a été déployé dans quinze établissements scolaires — écoles primaires, collèges et lycées — répartis entre Sibiti, les districts de Komono (Kingani, Vouka, Douakani, Moussahou) et de Zanaga (Zanaga centre, Bandzié, Kengué). Initialement prévu pour 350 élèves dans un périmètre donné, il a été étendu à trois villages supplémentaires, portant le nombre de bénéficiaires à 472, soit un dépassement de 35 % de l’objectif initial.
Rapporté au nombre d’élèves, le coût unitaire se situe autour de 19 700 FCFA (environ 30 euros) par enfant accompagné — un chiffre qui illustre à la fois l’efficience du programme et la modestie des moyens engagés.
Pourquoi la Lékoumou
Le choix de ce département n’est pas anodin. La Lékoumou, située dans le sud du Congo, abrite environ 25 % de la population autochtone du pays, selon les données du système des Nations unies au Congo. C’est dans ce département que la question de la scolarisation des enfants autochtones se pose avec le plus d’acuité.
Pour comprendre l’enjeu, il faut rappeler quelques données structurelles. Les populations autochtones du Congo — désignées par la loi sous ce terme depuis que la loi n°5-2011 du 25 février 2011 a interdit l’usage du terme « pygmée », jugé péjoratif — représentent environ 2 % de la population nationale, soit plus de 100 000 personnes. Elles vivent principalement dans les départements de la Lékoumou, du Niari, du Pool, de la Sangha et de la Likouala.
Leur situation éducative est critique. Selon les estimations des Nations unies, 65 % des enfants autochtones en âge de fréquenter l’école primaire ne sont pas scolarisés dans certaines régions du pays. Un enfant autochtone sur deux ne possède pas d’acte de naissance — ce qui le rend juridiquement invisible et lui ferme l’accès non seulement à l’école mais à l’ensemble des services sociaux. Trois quarts des adolescents autochtones ne sont pas scolarisés, selon les données de l’UNICEF citées lors de l’adoption de la loi de 2011.
Les obstacles sont multiples et documentés : éloignement des écoles par rapport aux campements, frais de scolarité prohibitifs pour des familles en situation d’extrême pauvreté, hostilité et brimades de la part d’élèves et d’enseignants bantous, mariages précoces, et persistance de croyances qui découragent la scolarisation. La loi de 2011, saluée à l’époque comme pionnière en Afrique centrale par l’UNICEF, reste en grande partie inappliquée, faute de textes d’application et de moyens.
Ce que le programme a fait — et ce qu’il n’a pas pu faire
La coordinatrice nationale d’Espace Opoko, Vanessa Nzouba, a présenté la restitution comme un exercice de transparence. « Cette rencontre n’est pas une simple formalité administrative. Elle est un moment de vérité, de transparence et de responsabilité », a-t-elle déclaré, en soulignant les défis rencontrés aux côtés des résultats obtenus.
Le programme a combiné plusieurs leviers : l’accès matériel (kits scolaires, tables-bancs), le soutien pédagogique (aide aux examens, sessions d’orientation), la prise en charge des conditions de vie (nutrition, logement pour les lycéens déplacés à Sibiti et les étudiants à Brazzaville), et la sensibilisation communautaire (mobilisation des chefs de village, des autorités locales et des responsables scolaires).
L’ambassadrice de France, Claire Bodonyi, a inscrit l’initiative dans une logique d’autonomisation. « On est là pour qu’ils soient heureux dans leur environnement et qu’ils aient le meilleur avenir pour développer eux-mêmes leur pays sans avoir besoin de nous. C’est seulement comme cela qu’on reste amis », a-t-elle déclaré.
Le directeur des mécanismes de consultation à la direction générale de la Promotion des peuples autochtones, Aubin Donekendé, a salué le travail de terrain de l’ONG et annoncé la disposition de sa direction à accompagner les futures activités.
La question qui reste
Le programme Ô Yika s’inscrit dans un écosystème plus large d’interventions dans la Lékoumou. Les Nations unies y déploient un programme conjoint associant l’UNICEF, le PAM (13 000 repas scolaires quotidiens, dont 1 183 pour des écoliers autochtones) et l’OMS. L’UNICEF y a établi 17 comités de protection et délivré 3 722 actes de naissance. D’autres ONG — Initiative Développement, le CERPAC, l’APDPA-PV — travaillent dans les mêmes districts de Komono, Zanaga et Bambama sur les droits humains et le développement local. La Lékoumou est donc le département où la question autochtone est la mieux documentée et la plus activement traitée au Congo.



