Dans le nord du Sénégal, près de la ville de Saint-Louis, deux vastes exploitations agricoles produisent chaque hiver des millions de légumes destinés aux supermarchés britanniques. Ces fermes situées aux portes du désert sont devenues un maillon discret mais stratégique de l’approvisionnement alimentaire du Royaume-Uni.
Saint-Louis (Sénégal) — À première vue, la région de Saint-Louis, dans le nord du Sénégal, ne semble pas être un lieu destiné à devenir l’un des greniers hivernaux du Royaume-Uni. Le paysage est dominé par des terres arides, balayées par les vents du désert. Les pluies sont rares et les températures dépassent régulièrement 35°C durant la saison sèche.
Pourtant, au milieu de ces terres proches du Sahara, deux vastes exploitations agricoles cultivent aujourd’hui des légumes qui parcourent plusieurs milliers de kilomètres avant d’arriver dans les rayons des supermarchés britanniques. Maïs, haricots verts, radis, oignons nouveaux, piments ou encore courges butternut sont récoltés dans ces champs sénégalais avant d’être expédiés vers l’Europe. En moins d’une semaine, ils passent des terres sablonneuses d’Afrique de l’Ouest aux étals de grandes enseignes comme Tesco, Sainsbury’s, Asda, Aldi ou Lidl.
Une récolte sous un soleil implacable
Dans les champs, le travail commence tôt pour éviter les heures les plus chaudes. Les ouvrières avancent rapidement entre les rangées de maïs. Parmi elles, Diarra cueille les épis en série, presque invisible au milieu de plants qui la dépassent largement. Chaque geste est précis et répétitif. Les épis sont arrachés, puis déposés dans des seaux souples attachés sur le dos des cueilleuses. On entend un bruissement constant de feuilles, suivi du bruit sourd des épis tombant dans les seaux. Le rythme est soutenu. Dans cette région proche du désert, les conditions de travail sont exigeantes. Les ouvrières portent de larges chapeaux pour se protéger du soleil et travaillent en équipe afin de récolter les champs rapidement.
Une fois cueillis, les légumes sont transportés vers un centre de conditionnement situé à proximité des cultures. Là, ils sont refroidis rapidement à environ 0°C afin de préserver leur fraîcheur. Cette étape est essentielle : elle permet aux légumes de supporter le voyage vers l’Europe sans perdre en qualité.

Une logistique mondiale en moins d’une semaine
Une fois triés et emballés, les légumes prennent la route vers Dakar, situé à environ cinq heures de camion. Le port de la capitale sénégalaise constitue le point de départ d’une chaîne logistique internationale. Chaque semaine, un navire conteneur quitte Dakar pour rejoindre Poole, dans le sud de l’Angleterre, après un trajet maritime d’environ 3 000 miles (près de 5 000 kilomètres). Au total, il faut environ six jours entre la récolte dans les champs sénégalais et l’arrivée des produits dans les supermarchés britanniques. Ce délai relativement court permet aux distributeurs de proposer des légumes frais en plein hiver, lorsque les conditions climatiques au Royaume-Uni rendent la production agricole difficile.
Les exploitations sont gérées par deux grands groupes britanniques spécialisés dans les fruits et légumes : G’s Freshet Barfoots. Ces entreprises ont investi dans la région pour développer une production destinée principalement au marché européen. La filiale sénégalaise de G’s Fresh, appelée West African Farms, exploite environ 500 hectares de cultures. Chaque semaine durant l’hiver européen, l’entreprise produit notamment :
- près de 2 millions de bottes d’oignons nouveaux,
- environ 100 tonnes de haricots verts,
- près de 80 tonnes de radis.
Environ 70 % de cette production est destinée au Royaume-Uni, tandis que le reste est vendu en Allemagne et aux Pays-Bas. L’autre exploitation, plus vaste, est une coentreprise entre Barfoots, entreprise basée dans le Sussex, et la société SCL, fondée par l’agronome et entrepreneur français Michael Laurent. Cette ferme produit chaque année 55 millions d’épis de maïs, des piments, des courges butternut et des haricots verts.
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L’origine du projet : la recherche de nouvelles terres agricoles
L’histoire de ces exploitations remonte au début des années 2000. À l’époque, Michael Laurent cherchait de nouvelles zones agricoles capables d’approvisionner les marchés européens. Grâce à des images satellites et à l’outil Google Earth, il identifie la région de Saint-Louis comme un territoire prometteur. La zone possède plusieurs avantages : un ensoleillement important tout au long de l’année, des terres disponibles, une main-d’œuvre locale abondante. Le principal défi restait l’eau.
La région bénéficie toutefois d’un atout majeur : le fleuve Sénégal, qui marque la frontière avec la Mauritanie avant de se jeter dans l’océan Atlantique. Une partie de l’eau du fleuve est détournée vers un réseau de canaux. Des systèmes de pompes et de conduites distribuent ensuite cette eau à travers les champs. Grâce à cette irrigation, des zones autrefois désertiques ont été transformées en terres agricoles productives. Aujourd’hui, les exploitations couvrent environ 2 000 hectares, soit l’équivalent de près de 3 000 terrains de football. Selon les responsables du projet, ces terres étaient autrefois essentiellement de la brousse.
Le Sénégal, nouveau fournisseur du Royaume-Uni
Le Royaume-Uni dépend fortement des importations alimentaires. En moyenne, 40 % de la nourriture consommée dans le pays est importée. Pour les fruits et légumes frais en hiver, la dépendance est encore plus forte : elle peut atteindre 90 %. Traditionnellement, ces produits provenaient surtout d’Espagne, d’Italie, du Maroc, ou d’Amérique latine, notamment du Pérou. Mais plusieurs évolutions ont changé la situation ces dernières années.
Plusieurs facteurs expliquent l’essor de l’agriculture d’exportation au Sénégal. D’abord, la concurrence pour les terres agricoles en Europe du Sud s’est intensifiée. Les sécheresses répétées en Espagne compliquent certaines productions. Ensuite, le transport aérien de produits frais est de plus en plus critiqué pour son impact environnemental. Le transport maritime, bien que plus lent, reste beaucoup moins coûteux et moins polluant. Enfin, le Brexit a modifié certains équilibres commerciaux, rendant certaines importations africaines plus attractives pour les entreprises britanniques. Le Sénégal présente aussi un avantage politique important : il est considéré comme l’un des pays les plus stables d’Afrique de l’Ouest. Contrairement à plusieurs États voisins, il n’a pas connu de coup d’État militaire récent.

Des milliers d’emplois dans les zones rurales
Les deux exploitations agricoles emploient environ 9 000 personnes, majoritairement des femmes issues des villages voisins. Dans un pays où le chômage reste élevé — autour de 19 % — ces emplois représentent une source de revenus importante pour les populations rurales. Les travailleurs agricoles reçoivent généralement le salaire minimum du secteur, soit environ 2 500 francs CFA par jour (environ 4,5 dollars). Certains ouvriers peuvent recevoir des primes s’ils dépassent les objectifs de récolte. Pour les entreprises agricoles, le coût de la main-d’œuvre constitue un facteur économique majeur. Selon les responsables de G’s
Fresh, la main-d’œuvre représente environ 60 % du coût de production au Royaume-Uni, contre moins d’un tiers au Sénégal. Malgré les emplois créés, certaines voix dénoncent un modèle économique déséquilibré. Le militant sénégalais Elhadj « Ardo » Samba Sow, engagé sur les questions foncières, expliquait auparavant percevoir ces fermes comme une forme de néocolonialisme agricole. Avec le temps, son point de vue a évolué. Il reconnaît que les exploitations apportent des emplois dans une région où les opportunités sont rares. Cependant, il souligne que les salaires restent modestes et que les bénéfices principaux reviennent aux entreprises étrangères.
Un débat environnemental croissant
Le développement de cette agriculture tournée vers l’exportation suscite également un débat environnemental. Transporter des légumes sur plusieurs milliers de kilomètres pose la question de l’empreinte carbone. Le transport maritime représente environ 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Certains spécialistes estiment que les consommateurs européens devraient davantage privilégier des produits locaux et de saison plutôt que des légumes importés. Mais la demande du marché reste forte. Les consommateurs britanniques sont habitués à trouver les mêmes légumes toute l’année, même en plein hiver.
Pour les entreprises agricoles, la pression pour augmenter la production reste importante. La demande des supermarchés ne cesse de croître. Dans ce contexte, les exploitations sénégalaises pourraient encore s’agrandir dans les prochaines années. Elles illustrent un phénomène plus large : l’intégration croissante de certaines régions africaines dans les chaînes d’approvisionnement alimentaires mondiales. Entre opportunités économiques, dépendance commerciale et enjeux environnementaux, l’agriculture d’exportation du Sénégal vers l’Europe représente un exemple concret des transformations de l’économie agricole mondiale.
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Source : BBC Africa / BBC News – adaptation et traduction journalistique.



