Trois mois après la destruction brutale de la cité Houphouët-Boigny à Abidjan, les révélations du procureur de la République, Oumar Braman Koné, provoquent une onde de choc au sommet des institutions ivoiriennes. Entre l’invocation contestée du plan ORSEC par le gouverneur du District autonome d’Abidjan, l’existence avérée de titres fonciers légaux, un particulier écroué pour avoir dévoyé un arrêt de justice et les soupçons de financement pesant sur le député de Gouméré/Tabagne, l’étau se resserre méthodiquement sur les commanditaires de cette opération controversée.
Ce jeudi 17 septembre 2026, l’instruction judiciaire ouverte le 10 juin dernier à la suite du rasage complet du quartier Koumassi Campement connaît une accélération spectaculaire. Trois mois après les scènes de désolation qui ont laissé des centaines de familles sans abri au milieu des gravats de la cité Houphouët-Boigny, le procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan, Oumar Braman Koné, a levé un coin de voile sur les avancées de la procédure.
L’audition de quinze nouvelles personnalités au cours des dernières semaines est venue bouleverser la lecture initiale d’un dossier que certains tentaient de réduire à un simple contentieux privé. Les investigations mettent désormais en lumière une chaîne de responsabilités institutionnelles et politiques de premier rang, exposant au grand jour les dérives entourant les politiques de déguerpissement menées dans la métropole abidjanaise.
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Le gouverneur Cissé Bacongo sur la sellette : Le plan ORSEC mis à l’épreuve des actes de propriété
Au centre des révélations du procureur figure l’audition très attendue du gouverneur du District autonome d’Abidjan, Ibrahima Cissé Bacongo. Face aux enquêteurs, la haute autorité administrative a tenté de justifier l’intervention des engins de démolition en la rattachant au cadre réglementaire du plan ORSEC. Ce dispositif d’urgence nationale, traditionnellement déclenché en pleine saison des pluies pour prévenir les inondations et préserver les vies humaines le long des rives lagunaires, autorise l’État à libérer les emprises publiques et à détruire les installations réputées anarchiques ou dangereuses.
Cette argumentation se heurte toutefois aux constatations formelles dressées par la justice ivoirienne. Le procureur Oumar Braman Koné a en effet souligné que plusieurs parcelles rasées dans le périmètre faisaient l’objet de titres de propriété parfaitement réguliers, écartant ainsi la qualification systématique d’occupations illégales. Plus compromettante encore pour l’exécutif du district apparaît la question de la force publique : le parquet a formellement confirmé que c’est bien l’administration du District d’Abidjan qui a requis les unités de police déployées sur les lieux pour quadriller l’opération. L’enquête pénale cherche désormais à établir si cette réquisition a sciemment outrepassé les compétences légales du district pour s’appliquer de façon illicite au site de Koumassi Campement.
L’imposture judiciaire de Jacques Alloui Brou : Quand cinq expulsions deviennent un rasage massif
L’instruction a également mis à nu le rôle trouble joué par un particulier, Jacques Alloui Brou, maintenu à ce jour en détention préventive. Quelques jours après le passage des bulldozers, cet individu s’était affiché dans une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux, prétendant agir sous couvert d’une décision de justice lui conférant le droit de détruire l’ensemble des habitations du secteur pour récupérer son prétendu patrimoine.
La mise au point du chef du parquet est venue balayer cette version des faits. Selon le magistrat, le jugement dont se prévalait Jacques Alloui Brou n’autorisait en réalité aucune démolition d’immeubles, se bornant rigoureusement à ordonner le déguerpissement de seulement cinq maisonnées ciblées. La manipulation d’un titre exécutoire pour raser des îlots résidentiels entiers constitue un acte de forfaiture que la justice entend punir avec sévérité, cherchant à déterminer comment un justiciable isolé a pu obtenir l’appui logistique lourd et la protection des forces de l’ordre pour accomplir un tel ravage sans base légale.
Financement occulte et complicités parlementaires : L’ombre du député de Gouméré/Tabagne
La ramification politique de l’affaire franchit un nouveau palier avec l’ouverture d’investigations ciblant directement la représentation nationale. Le parquet général s’intéresse désormais de près aux agissements du député de la circonscription de Gouméré/Tabagne, soupçonné d’avoir activement participé à la coordination technique et au financement occulte de cette vaste opération de destruction.
L’implication présumée d’un parlementaire dans la mobilisation d’équipes de démolisseurs et l’acheminement d’engins mécaniques sur un site où vivaient des centaines de contribuables ouvre un nouveau front judiciaire particulièrement sensible. Les officiers de police judiciaire s’emploient à retracer les flux financiers, à identifier les intermédiaires logistiques et à vérifier si des fonds publics ou privés ont été mobilisés pour appuyer cette manœuvre clandestine sous couvert d’opérations d’assainissement urbain.
POURQUOI C’EST IMPORTANT
En ce mois de septembre 2026, les avancées de l’enquête sur le drame de Koumassi Campement sont fondamentales car elles soumettent la politique d’aménagement d’Abidjan à l’épreuve de l’État de droit et de la séparation des pouvoirs. Analyser cette affaire comme un banal différend d’urbanisme masquerait la gravité du précédent : utiliser le prétexte légitime de la prévention des inondations pour exproprier violemment des citoyens munis de titres fonciers sape la confiance populaire dans la justice et le droit de propriété.
Mettre fin à l’instrumentalisation du plan ORSEC, sanctionner pénalement le dévoiement des décisions de justice et interdire l’usage arbitraire des forces de l’ordre pour des intérêts privés sont des impératifs absolus de sécurité juridique, de paix sociale et de dignité humaine pour les populations ivoiriennes.
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Le grand test de l’indépendance de la justice face aux privilèges du pouvoir
La tournure prise par le dossier de Koumassi Campement résonne comme un test décisif pour l’appareil judiciaire de Côte d’Ivoire.
Alors que les populations sinistrées tentent de survivre dans des abris de fortune et que les enfants déguerpis abordent la nouvelle rentrée scolaire dans des conditions d’extrême précarité, le refus du parquet de céder aux pressions politiques redonne l’espoir d’une équité de traitement devant la loi. La suite de l’instruction, qui pourrait déboucher sur des inculpations formelles à l’encontre d’autorités administratives et de hauts commis de l’État, tracera une frontière nette entre la modernisation urbaine nécessaire et l’arbitraire des démolitions sauvages. La justice ivoirienne est désormais condamnée à aller jusqu’au bout pour restaurer le droit des victimes et indemniser les familles spoliées.



