La Zambie occupe une place sacrée dans l’histoire du continent africain. Terre de résistance, elle fut le sanctuaire des mouvements de libération et le laboratoire du panafricanisme sous l’égide de son père fondateur, Kenneth Kaunda.
Pourtant, en ce mois d’avril 2026, un malaise profond s’exprime à travers le pays. D’après un article de BBC Africa, le cri du cœur de nombreux citoyens zambiens est sans équivoque : soixante ans après le départ des colons britanniques, le racisme n’est pas un souvenir, c’est une réalité quotidienne. Ce n’est plus un système légal de ségrégation, mais une forme de discrimination subtile et pernicieuse qui donne aux Zambiens noirs l’impression d’être des citoyens de seconde zone sur leur propre sol national.
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L’humiliation invisible des lieux de prestige et de consommation
L’incident survenu dans un bar à vin huppé de la capitale, Lusaka, n’est que la partie émergée d’un iceberg d’humiliations quotidiennes. Lorsque Alexander Bwalya et ses amis, des Zambiens noirs, se voient refuser l’achat de bouteilles de vin haut de gamme sous prétexte d’une rupture de stock, pour voir quelques minutes plus tard ces mêmes bouteilles servies avec le sourire à une famille blanche, le choc est immense. Ce refus de service, doublé d’insultes raciales proférées par la direction lors de l’altercation qui a suivi, illustre un sentiment de supériorité qui semble s’être cristallisé dans certains cercles fermés. Ce « racisme de comptoir » est d’autant plus dévastateur qu’il bénéficie d’une forme d’impunité sociale, les victimes craignant souvent que leurs plaintes ne soient pas prises au sérieux par une police ou une administration parfois complaisante.
Cette dynamique se retrouve également dans le secteur de l’immobilier, où la couleur de peau est devenue un critère de sélection occulte. Des professionnels du secteur, à l’image de Malama Muleba, admettent sans détour que de nombreux propriétaires privilégient les locataires blancs ou expatriés. Dans l’esprit de ces bailleurs, la peau blanche est synonyme de stabilité financière et de respect du bien, tandis que les locataires noirs sont perçus à travers le prisme de préjugés dévalorisants. Cette ségrégation résidentielle invisible recrée des enclaves de privilèges au cœur de villes comme Livingstone ou Lusaka, où la majorité noire se voit refuser l’accès aux quartiers les plus sécurisés et les mieux équipés, non pas par manque de moyens, mais par simple biais racial.
Une économie encore verrouillée par les réflexes coloniaux
Le monde du travail zambien est peut-être le théâtre le plus explicite de cette trahison des idéaux panafricains. Le récent scandale provoqué par une offre d’emploi de l’agence Recruitment Matters, stipulant explicitement que le poste de manager n’était pas ouvert aux nationaux zambiens mais réservé aux expatriés, a révélé l’ampleur du fossé. Cette préférence systématique pour la main-d’œuvre étrangère ou non-noire, même à compétences égales, suggère que le plafond de verre imposé par le colonialisme n’a jamais été totalement brisé. Les Zambiens noirs se voient ainsi barrer l’accès à des contrats stratégiques et à des opportunités de carrière au sein de multinationales qui considèrent encore le pays comme une terre d’exploitation plutôt que comme un partenaire de développement.
L’analyse de cette situation nécessite de regarder de près la structure démographique et économique du pays. Bien que les minorités ethniques, incluant les Blancs, les Indiens, les Chinois et les Arabes, ne représentent qu’environ 9 % de la population totale, leur influence économique est disproportionnée. Cette concentration de la richesse entre les mains de groupes non-noirs alimente un sentiment d’injustice sociale exacerbé par le « syndrome de la file d’attente ». Dans les banques ou les administrations, il est fréquent de voir des employés noirs accorder une priorité spontanée à un client blanc ou indien, reléguant leurs propres compatriotes à une attente interminable. Ce réflexe de déférence est la cicatrice encore vive d’une éducation et d’une histoire qui ont, pendant des siècles, sanctifié la clarté de la peau comme un attribut de pouvoir.
Le déni de l’État face à l’éveil d’une nouvelle conscience nationale
Face à cette accumulation de preuves et de témoignages, la position du gouvernement zambien interpelle par sa raideur. Le porte-parole officiel, Cornelius Mweeta, maintient fermement que le racisme est un problème « inexistant » et que les Zambiens vivent en parfaite harmonie. Pour les autorités, dénoncer ces discriminations reviendrait à faire du sensationnalisme et à nuire à l’image de stabilité du pays. Ce déni institutionnel est perçu comme une seconde humiliation par ceux qui subissent le mépris au quotidien. Il crée un vide juridique et politique où les comportements racistes peuvent prospérer sans crainte de sanctions réelles, laissant la société civile seule face à ses vieux démons.
Pourtant, le silence est en train de se briser. Des figures comme Adrian Scarlett, un expatrié britannique vivant à Livingstone et connu sous le pseudonyme « Bye Bye Fatman », utilisent la puissance des réseaux sociaux pour documenter ces injustices. Sa démarche, largement saluée par la population noire, force la Zambie à regarder ses paradoxes en face. L’historien Chanda Penda rappelle que ce combat est avant tout psychologique : il s’agit de déconstruire des mythes séculaires, comme celui de la figure mystique de Luchele, qui ont longtemps conditionné les Zambiens à se percevoir comme inférieurs. La véritable indépendance ne sera atteinte que lorsque l’égalité prônée par Kenneth Kaunda ne sera plus un slogan diplomatique, mais une réalité vécue dans chaque restaurant, chaque entreprise et chaque quartier de la Zambie.



