À l’université Marien-Ngouabi comme au CARIA de Kintélé, les étudiants congolais utilisent ChatGPT, Gemini ou Claude pour structurer leurs mémoires, résumer des articles ou reformuler leurs idées. Le phénomène est mondial : 700 millions de personnes utilisaient ChatGPT chaque semaine en juillet 2025, dont une croissance forte dans les pays à revenus faibles et moyens.
Dans les amphithéâtres de l’université Marien-Ngouabi, l’intelligence artificielle s’est invitée dans les habitudes d’étude. Ordinateurs ouverts, téléphones connectés, les étudiants utilisent des outils développés par OpenAI, Google ou Anthropic pour structurer leurs mémoires, traduire des articles scientifiques ou clarifier leurs idées.
Le phénomène n’est pas congolais. Il est mondial. Mais sa forme ici est spécifique, parce que les conditions d’accès, d’encadrement et d’infrastructure sont différentes de celles de Dakar, Nairobi ou Paris.
Une vague mondiale, des chiffres vérifiables
En juillet 2025, environ 10 % de la population adulte mondiale utilisait ChatGPT chaque semaine, soit près de 700 millions de personnes envoyant 18 milliards de messages hebdomadaires (données OpenAI, rapport d’usage mai 2024-juin 2025). La moitié des messages provenaient de personnes de moins de 26 ans. Le rapport notait que la croissance de l’adoption était aussi rapide dans les pays à revenus faibles et moyens que dans les pays riches.
Chez les étudiants spécifiquement, les données les plus solides viennent d’Europe. Une enquête du Pôle Léonard de Vinci et Talan (avril 2024, 1 600 étudiants de 4e année en France) montrait que 99 % des étudiants interrogés avaient utilisé une IA générative, 51 % déclaraient qu’ils auraient du mal à s’en passer, et 88 % utilisaient principalement ChatGPT. Une enquête Compilatio/Le Sphinx (2023, 4 443 étudiants en France) situait l’usage occasionnel à 55 %.
Aucune enquête comparable n’existe pour le Congo-Brazzaville. Les chiffres africains souvent cités dans la presse — « 52 % des étudiants africains ont utilisé l’IA générative » — ne sont rattachés à aucune étude identifiable, aucun échantillon documenté, aucune méthodologie publiée. En l’absence de données fiables, il est plus honnête de dire : les enseignants de Brazzaville observent un usage croissant, mais personne ne l’a mesuré.
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Ce que le Congo a de spécifique
L’accès internet limité mais en net progression. Le taux de pénétration internet au Congo était de 59,7 % en 2023, avec une concentration forte à Brazzaville et Pointe-Noire. Les outils d’IA en ligne — ChatGPT, Gemini, Claude — nécessitent une connexion stable. Un étudiant de Marien-Ngouabi dans un quartier central de Brazzaville et un étudiant de l’ENS d’Owando ne vivent pas la même réalité.
Le CARIA existe mais reste jeune. Le Centre Africain de Recherche en Intelligence Artificielle, installé à l’université Denis-Sassou-N’Guesso de Kintélé, a lancé ses activités à la rentrée 2023-2024 avec 674 inscrits (ministère des Postes et Télécommunications). Né d’une coopération entre le gouvernement congolais et la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), il propose trois cycles (licence, master, doctorat) et un programme certifiant (CARIA POWER) pour jeunes diplômés sans emploi. Il a organisé en novembre 2024 un Forum national des compétences numériques. Le CARIA est une infrastructure réelle — mais à ce stade, ses promotions restent modestes par rapport à la demande.
Le vrai risque : un accélérateur d’inégalités
L’usage de l’IA est fortement corrélé à la qualité de la connexion internet, au niveau d’équipement informatique et à la maîtrise de l’anglais (la majorité de la documentation sur les outils d’IA est anglophone, et les modèles performent mieux en anglais).
Dans les quartiers centraux de Brazzaville, les étudiants équipés d’un ordinateur et d’une connexion stable profitent pleinement de ces outils. En périphérie, dans les départements ruraux, ou simplement pour les étudiants qui n’ont qu’un téléphone avec un forfait limité, l’IA est un luxe.
Si aucun accompagnement n’est mis en place, l’IA générative ne réduira pas les inégalités universitaires : elle les creusera. Les étudiants connectés produiront des mémoires mieux structurés, mieux documentés, mieux rédigés. Les autres resteront avec les mêmes difficultés — auxquelles s’ajoutera l’impression de prendre du retard.
L’absence de cadre académique
En Afrique du Sud, plusieurs universités ont publié dès 2024 des lignes directrices officielles sur l’usage de l’IA. Au Kenya et au Nigeria, des universités privées proposent des modules « IA et recherche académique ». En France, l’enquête Compilatio/Le Sphinx montrait que 65 % des enseignants et étudiants étaient opposés à une interdiction pure, mais favorables à un encadrement.
Au Congo-Brazzaville, aucune directive universitaire publique n’encadre l’usage de l’IA générative à ce jour. Certains enseignants de Brazzaville plaident pour des formations à l’usage responsable plutôt que pour une interdiction impossible à contrôler. Mais sans impulsion institutionnelle — de l’université Marien-Ngouabi, du CARIA, ou du ministère de l’Enseignement supérieur — le cadre ne se construira pas de lui-même.



